




Héréditairement maniaque, 2% de mes journées sont consacrées exclusivement au rangement d’effets personnels que j’accumule : livres, cahiers, papiers, dessins, bricolages, etc. Régulièrement, pour assouvir mes pulsions obsessionnelles de perfection organisationnelles, je repense la hiérarchie de ces éléments : par typologies, ordre alphabétique ou encore par centre d’intérêt du moment… Cela se traduit par des paquets de papiers et de livre sur la table ou encore une sélection de livre à mon chevet. Constatant avec surprise un nombre important de cahiers, j’entreprends donc l’organisation méthodique par typologie de ces derniers. Je remarque ainsi une récurrence : en comptant mon google agenda, je possède 4 agendas pour l’année 2009. D’autres agendas plus anciens sont également conservés. Ils sont le plus souvent supports de notes et de contacts à ne pas oublier. Je n’ai jamais réussi à tenir d’agenda, le comportement « agenda » ne fait pas partie du vocabulaire de mes actions. Cependant je fantasme toujours sur cette capacité à remplir des cases vides. Peut-être le phénomène muji / moleskine y est aussi pour beaucoup. Mais je ne désespère pas. En attendant j’achète ou me fait offrir des agendas. Leurs trames de planification sont toutes différentes selon les marques. Elles laissent apparaître des vides aux formes variées que j’aime garder tels quels.





À 7 ans, influencée par mon instituteur, je suis obsédée par tout ce qui a un rapport, littéraire ou imagé, avec les chevaliers de la table ronde, le roi Arthur et le Moyen-Âge. J’accumulais romans, récits, livres d’histoire, chansons populaires et dessins animés, et ma mère m’avait rapporté de Prague pour mon plus grand bonheur des petites figurines de plomb représentant des chevaliers. Aujourd’hui, je n’ai rien gardé de tous ces objets et peut-être aban-donné à d’autres enfants ma folie médiévale. Grâce à mon amie Nounja, j’ai découvert les belles lettres d’Héloïse et Abélard, et je me replonge à présent dans les méandres romanesques du Moyen-Âge.
Après le bain, ma mère me lisait les livres de Roald Dahl et de Pierre Gripari, avec un goût très prononcé pour l’histoire du Prince Pipo, de la princesse Popi et du cheval Pipo, que je lis encore aujourd’hui sans aucune lassitude. « Cent ans de solitude » de Gabriel Garcia Marquez, « Les croisades vues par les Arabes » d’Amin Maalouf, sont, avec le Prince Pipo, le chevet de mon sommeil.
Chez ma mère, la télévision était prohibée, et c’est pourquoi avec d’autres voisines, j’ai passé beaucoup de temps chez Jean-Jacques qui prenait grand soin de nourrir nos rêves de petites filles de toutes sortes de films. Il m’a transmis cette passion indécrottable pour les comédies musicales, contes animés, Shadoks et autres énergumènes de ce genre. Jacques Demy était évidemment à l’honneur, mais sans oublier tous les films de claquettes, de danses indiennes et de french can can, qui nous ont inspirées de nombreuses chorégraphies dirigées méticuleusement par Elsa.
Chez mon père, nous avions une petite télé et un poste de musique. Mes soirées du week-end étaient consacrées exclusivement au visionnage et au re-visionnage de Fantômas, Rabbi Jacob et la soupe aux choux, mais aussi à l’écoute jusqu’à endormissement du casse-noisette mais aussi de la voix divine de Fairouz qui me fait encore frissonner. Chez maman, contre-culture oblige, on écoutait des disques : des contes musicaux, avec « Pierre et le Loup » de Gérard Philippe mais aussi « Emilie Jolie », de la musique baroque avec Purcell et Vivaldi, de la musique romantique avec Schubert… Si je pouvais trouver un point commun avec mes parents que tout oppose, c’est bien l’amour qu’ils m’ont transmis pour des types comme De Funès, Bourvil ou Fernandel.
J’ai passé beaucoup temps dans les centres aérés (d’ailleurs je n’ai jamais compris pourquoi ils étaient si aériens…). On allait souvent au cinéma du Zèbre de Belleville, et je garde au cœur le conte de Prévert « Le roi et l’oiseau », un dessin animé aussi étrange que sublime.
Les jeudis c’est la chorale de Claire Caillard. Avec Elsa, on chante à contre-ut et sans port de voix, des chants grégoriens, du Bach et du Mozart. Avec l’accordéon de Michèle, sa maman, on a chanté les chants de la commune dans un jardin et aujourd’hui j’aime encore chanter le temps des cerises et parfois rendre visite à son auteur Jean-Baptiste Clément qui repose au Père-Lachaise.

Nous sommes tous à la recherche de signes visibles de ce qui pourrai, et surtout de ce qui a pu, nous représenter. Les fouilles archéologiques de notre passé surgissent parfois d’elles-même. Pour les besoins iconographiques de mon mémoire (1), j’ai convoqué la mémoire administrative familliale et plus particulièrement les documents figurant, de près ou de loin, le statut de réfugié de mon père. Dans la dédale de cartons et d’enveloppes en papier craft, je trouve un passport syrien attribuant le statut de réfugié palestinien pour ma sœur et moi-même. Moi qui me croyait française administrativement et résolument sans aucun doute, je me découvre une identité de réfugié ! Mon père a-t-il voulu délibérément nous inscrire dans la liste des déracinés?
(1) Murs, lignes, marges. Mémoire de fin d’études sur la frontière, septembre 2007, Paris.