
Sur la signification première du nom de la ville de “Bagnolet”, les historiens sont partagés. Il y a tout d’abord “Bagnolet” comme une ville historique de bains, bien que rien n’atteste véritablement la présence de ce type d’établissement sur le territoire bagnoltais depuis l’antiquité. Et il y a “Bagnolet” comme “bord”, territoire-limite de la capitale.
Concernant la question de la limite et particulièrement du mot “frontière”, certaines langues disposent de champs lexicaux assez variés pour désigner cette notion. Si la frontière peut se concevoir très artificiellement comme une ligne tracée, une séparation nette, elle peut également avoir un sens plus glissant et nuancé : nous avons aussi la frontière comme fin d’un territoire, le bord d’un tout, terminaison de notre imaginaire de ce qui connu à ce qui inconnu ou inconcevable. Dans d’autres contextes c’est aussi un entre-deux, un espace-limite incertain, une zone. La frontière peut être regardé aussi comme les “confins” d’une continent, sens littéral de l’Ukraine par exemple, terre de confins, un territoire qui attribut une fin à l’Europe et le début vers d’autre contrées.
À cet égard, c’est donc bien le sens de la frontière comme zone qui caractérise aujourd’hui une bonne partie de la ville de Bagnolet : un pan de territoire au bord de la ceinture périphérique de Paris, qui a de plus, la particularité d’avoir été “charcuté” par l’autoroute du nord, séparant la ville en deux. L’échangeur autoroutier mis en place à cet occasion, a généré un véritable no man’s land, éloignant les habitants d’une échelle habitable, empêchant toute lisibilité physique de cet espace urbain. Évidemment, quand le marcheur évolue dans les espaces résidentiels jusqu’à Montreuil ou vers les Lilas, les rues s’organisent et les espaces se hiérarchisent un peu plus. Mais concernant le “Bagnolet” que je “pratique” plus quotidiennement, de celui que j’habite (qui est à l’extrême limite de Montreuil, derrière les puces longeant le périphérique) jusqu’à son cœur administratif (la mairie, le marché), en passant par sa plate-forme d’activité et de rotation (centre commercial, gare routière, buildings d’entreprises), c’est un sacré foutoir régulièrement en chantier, avec dedans des occupants ou des passagers.
Peut-être par besoin de s’affirmer de son identité perdue, la mairie a choisi de représenter les Mercuriales sur ses supports de communication, comme blason de la ville. Ces deux tours très hautes, sont en effet visibles de très loin, aussi loin du moins que le rocher de Vincennes et quiconque s’en approche et les regarde de très près, le nez en l’air, aura cette sensation incroyable que la terre tourne sur elle même. Depuis les hauteurs de la Capsulerie et de par le 20ème arrondissement, ces deux tours rayonnent de la luminosité qu’elles reflètent, même par temps orageux.
Avant même d’habiter dans cette ville, j’ai souvent circulé jusqu’au bout de la rue Belgrand, alors pour moi les confins de Paris, ou à la Porte de Bagnolet pour aller dormir chez ma copine Louise et j’apercevais ce qui il y avait au-delà, les Mercuriales, l’échangeur, l’enseigne “Auchan”, un là-bas que mes yeux d’enfant considéraient comme infranchissable et in-ateignable, tellement ce paysage vu par mes globes oculaires parisiens furent trompé de la distance induite par les dédales circulaires des bretelles de l’échangeur et le vacarme autoroutier. Un espace inconnu que j’ai pourtant pratiqué sans m’en rendre compte lors des retours de vacances en voiture, traversant de nuit les virages de ces voies rapides. Une traversée que je souhaitais infinie tellement elle berçait les souvenirs chéris de mes vacances passés, l’étape ultime avant la rentrée des classes.
Bien plus tard, au cours de ma première année d’étude à l’ENSCI, j’ai enfin franchi ce no man’s land, pour réaliser un exercice d’observation sociologique autour des hypermarchés. “Un dimanche dans un hypermarché”, tel était le sujet tiré du chapeau dans la salle du cours de Marie-Haude Caraës (qui a, par la suite, été l’attentive directrice de mon mémoire de fin d’étude au sujet de la frontière). L’usage d’internet pour rechercher des informations, n’était pas encore pour moi une évidence, et c’est donc par téléphone tout d’abord que je me suis renseigné afin de savoir si les hypermarchés de la petite couronne étaient ouverts le dimanche. Aucun évidemment. Pétrifié à l’idée de me rendre dans l’un de ces temples monstrueux de la consommation, ou du moins de me rendre dans leurs alentours parce que fermés, je prends mon courage à deux mains pour me rendre au centre commercial de “Auchan” à Bagnolet !
Au cours de cette excursion, je n’ai pas vraiment “traversé” l’échangeur de Bagnolet à proprement parler, puisque j’ai pris tout simplement la ligne 3 du métro jusqu’à son terminus Gallieni. Comme tous les visiteurs que je rencontre aujourd’hui et que je renseigne, j’arrive dans cette zone complètement perdue et sans repères. En effet, le simple fait de passer d’un territoire à un autre sans aucune transition paysagère, par les voies souterraines, me désoriente, et ce de la même façon que lorsque nous arrivons dans un pays étranger par avion en passant par les espaces aéroportuaires.
Résidente tout d’abord il y a trois ans dans le quartier de la Capsulerie, j’y habite maintenant et je traverse de long en large en bus ou a pied les différents ponts qui franchissent le périphérique. Ce qui me paraissait infranchissable hier, sont les voies de déplacement que j’emprunte quotidiennement aujourd’hui.
Les chemins pour qu’ils existent ou même qu’ils daignent d’être empruntés doivent être jalonnés de repères reconnaissables, sinon ils sont ignorés, désertés ou bien imaginés vu de loin. Comme le petit Poucet, les individus ont besoin de s’approprier les espaces par eux-même pour pratiquer les territoires inconnus. Du moins, ont-il besoin d’y avoir des clés d’accès pour s’y rendre, des signes culturellement reconnaissables leur permettant une lisibilité de ce qu’ils ne connaissent pas. Si les systèmes signalétiques d’orientation adressés aux automobilistes sont très normalisés et compréhensibles pour les principaux intéressés, je trouve cependant que les espaces hégémoniques générés par l’automobile sont inhumains, illisibles ; et même si ceux-ci sont des voies de communication, il peuvent aussi séparer, éloigner les individus des uns des autres. Avec l’autoroute, nous pouvons traverser des espaces sans connaître ni voir les individus qui s’y rattachent.
Dans un tel contexte on peut voir que la mobilité peut-être un vrai luxe, et ce, pas tant dans ce qu’elle peut coûter, mais dans sa qualité propre et de ce quelle pourrait être par définition : un cheminement à dimension humaine, côtoyant les espaces de vie et les distribuant avec intelligence, laissant voir de loin les espaces que l’on sera amené à parcourir, et un équilibrage du mode de mobilité piétonnier avec celui de la voiture. Un idéal bien évidemment, mais que tout le monde souhaite lorsqu’il s’installe quelque part. Quoi qu’il en soit, se rendre à Paris peut être une transition brutale lors d’un déplacement à pied pour le bagnoltais alors que la capitale y est à 2 min, ou bien une coupure séparant deux paysages urbains distincts pour le visiteur débarquant des boyaux du métro, ou encore une route balisé et lisse pour l’automobiliste de passage, et au milieu l’installation de groupes d’individus en marge, ceux que l’on souhaite garder invisible, et qui existent pourtant bien quelque part, dans les interstices que l’échangeur aura bien voulu laisser. à suivre…

Avec son film « La villa Santo Sospir », Jean Cocteau nous emmène en visite dans la villa d’une amie qu’il a décorée. Dans un élan maïeutique que l’on retrouve également dans les films de Charles et Ray Eames, Jean Coteau dénote au travers d’astuces visuelles et cinétiques, le processus de son intervention sur les murs de la villa. Dans la lignée des praticiens de fresques, mosaïques, graffitis ou autres empreintes, Jean Cocteau s’emploie aux « tatouages » des murs de la villa Santo Sospir. On y retrouve ainsi son vocabulaire mythologique qui dialogue avec l’environnement dans lequel il s’inscrit. À partir de sujets académiques, Cocteau introduit des expressions aux personnages procurant une énergie particulière aux différents espaces, galeries, chambres et anti-chambres de la maison. Par sa poésie, la Villa Santo Sospir devient corps, âme et esprit.
Je vous invite donc à consulter ce film sur le site ubuweb, un site indépendant génial qui archive des films, des vidéos, des interviews, et des bandes son, d’artistes d’avant-garde.
Dans les domaines des arts appliquées la notion de relation doit être prise en considération dans l’élaboration de projets. Mais j’aime particulièrement me nourrir de références où l’artiste provoque des relations inattendues parfois sauvages ou factices. Ces dernières incitent à nous interroger au rapport individuel ou collectif que l’on entretient avec nos environnements – des espaces publics, domestiques, culturels ou spirituels – et avec nos médiums de communication – langage, mots, images, peinture, vidéo, télévision, etc.
Concevoir des objets ou des environnements, c’est considérer leurs relations aux différentes échelles du praticable. On assigne souvent la pratique du designer à une échelle restreinte de conception. Même si cela peut être une qualité, je ressens souvent une incompréhension, de la part de mes potentiels collaborateurs, quand ils découvrent les réalisations auxquelles j’ai pu participer. Parce que ces dernières se situent dans des champs d’interventions très différents, ils ont du mal à cerner la démarche de mon travail, on ne sait pas où me caser ni comment me définir. D’ailleurs mon ancien employeur, architecte, ne comprend toujours pas l’intérêt que je porte à mettre en pratique mes compétences de designer dans le domaine de l’information et des médias numériques. J’ai toujours évité de me spécialiser. C’est un défaut, je l’admets, car c’est un choix personnel et professionnel qui m’empêche parfois de persévérer dans les enjeux qu’induit une pratique spécifique. Pourtant, mes préoccupations sont, il me semble, pleines de convictions. À cet égard, je pense que en tant que concepteur, l’enjeu de ma profession réside dans ma capacité à faire interagir et mettre à l’épreuve une proposition dans le contexte où elle s’inscrit, et même concevoir à partir des multiples facteurs auxquels objets, espaces ou supports de communication peuvent être mis en relation. Pour aboutir à des réponses formelles qui ont du sens et de l’accessibilité dans leurs usages, je dois réfléchir à la relation. Voilà comment je me définis et en quoi consiste mon travail : penser la relation que l’on a aux choses, penser la relation de ces dernières dans le paysage dans lequel elles vont s’articuler. Pour cela je me convertis souvent en utilisateur, spectateur ou visiteur, je me place dans une situation d’expérimentation. Je convoque tous mes outils sensoriels et fonctionnels pour comprendre les choix d’une couleur, d’un matériau, d’un agencement, d’un équilibre.


Pour différents prétextes, je suis allée visiter un bon nombre de fois la Villa Savoye, à Poissy, construite par Le Corbusier. Si à l’époque cette réalisation a pu bouleverser les codes traditionnels de l’habitat, elle représente aujourd’hui de mon point de vue une référence exemplaire, en terme de justesse et d’intégrité dans sa formalisation. Parcourir ce lieu, prendre un bain de soleil sur la terrasse d’été, pique-niquer dans le jardin, simuler par défaut des gestes domestiques dans la cuisine, s’allonger dans la salle de bain, confirme bien la vocation de cette architecture fonctionnelle dont les proportions s’ajustent à nos gestes culturels ; et c’est ainsi peu dire puisque son concepteur la désigne comme une « machine à habiter » et même une « machine à émouvoir »… Mais l’architecte ne s’est pas focalisé que sur cette relation essentielle entre l’homme et son habitat, la relation nature-architecture y est également très présente, tout comme la nécessité de définir autant d’espaces ouverts sur l’extérieur et sa luminosité que d’espaces de replis pour que l’habitant puisse jouir de son intimité.


Dans une autre dimension culturelle et spatiale, la Casa da Musica de Porto, construite par Rem Koolhaas, est une sorte de cité de la musique de la ville portugaise flanquée entre tradition et modernité. Dès le premier jour de mon séjour à Porto, j’ai eu la chance d’obtenir pour la modique somme de 10 euros, la dernière place pour le récital d’Andreas Scholl se déroulant dans salle principale des concerts de la Casa. Indépendamment de l’éblouissante performance que Andreas nous révèle avec ses mimiques automates du 17ème siècle (c’était un répertoire d’Haendel), le sublime de l’espace architectural participe à la béatitude de ma conduite pendant le spectacle. Outre le décorum éclatant de dorures avec l’inclusion élégante d’un orgue rococo dans les parois ajourées de motifs contemporains et la qualité acoustique exceptionnelle de la salle, j’expérimente sidérée et pour la première fois de ma vie, un spectacle de musique classique accompagné de la lumière du jour. La salle est dotée d’une fenêtre en verre ondulé donnant sur l’extérieur, tournée vers le ciel. Par la suite j’ai pu voir d’autres spectacles dans ce lieu et ses différentes salles se prêtent superbement à toutes sortes d’événements. 
Malgré sa géométrie minérale, la Casa s’implante de manière assez évidente dans l’espace urbain, et, située à la périphérie de la ville sur la rotonde de la Boavista, elle est une des étapes culturelles à visiter avant le Goethe Institut et le musée-jardin d’art contemporain Serralaves construit par Alvaro Siza. D’autre part l’architecte a su très bien réutiliser les azulejos anciens dans ce bâtiment en proposant des terrasses et des espaces de point de vue à la Portugaise sans négliger cette nécessité de bouleversement qu’opère la modernité. Si les skateurs ont épousé les courbes du terre-plein de la Casa, je reste cependant sceptique quant à la relation qu’elle peut occasionner pour son entretien. Si un jour il faudra ravaler la façade, comment l’échafaudage va-t-il se greffer aux parois anguleuses ? L’architecte a-t-il prévu dans ses clauses techniques cette possibilité ? Pas sûr, car quand j’observe la femme de ménage qui ne dispose que de sa maigre serpillière pour nettoyer l’escalier monumental de l’entrée, je me mets à penser à cette relation que l’homme entretient avec son environnement et surtout à l’implication des concepteurs, designers ou architectes à prendre en considération de genre de relation. La suite au prochain épisode…







Héréditairement maniaque, 2% de mes journées sont consacrées exclusivement au rangement d’effets personnels que j’accumule : livres, cahiers, papiers, dessins, bricolages, etc. Régulièrement, pour assouvir mes pulsions obsessionnelles de perfection organisationnelles, je repense la hiérarchie de ces éléments : par typologies, ordre alphabétique ou encore par centre d’intérêt du moment… Cela se traduit par des paquets de papiers et de livre sur la table ou encore une sélection de livre à mon chevet. Constatant avec surprise un nombre important de cahiers, j’entreprends donc l’organisation méthodique par typologie de ces derniers. Je remarque ainsi une récurrence : en comptant mon google agenda, je possède 4 agendas pour l’année 2009. D’autres agendas plus anciens sont également conservés. Ils sont le plus souvent supports de notes et de contacts à ne pas oublier. Je n’ai jamais réussi à tenir d’agenda, le comportement « agenda » ne fait pas partie du vocabulaire de mes actions. Cependant je fantasme toujours sur cette capacité à remplir des cases vides. Peut-être le phénomène muji / moleskine y est aussi pour beaucoup. Mais je ne désespère pas. En attendant j’achète ou me fait offrir des agendas. Leurs trames de planification sont toutes différentes selon les marques. Elles laissent apparaître des vides aux formes variées que j’aime garder tels quels.